Réminiscences ou « petites madeleines de Proust »

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Drôle d’outil que ce cerveau capable, sur demande ou par surprise, de convoquer à nouveau des souvenirs du passé !

Le 8 novembre 2020, Alfredo Tajada poste sur les réseaux sociaux une vidéo d’une ancienne ballerine qui, en entendant la musique du lac des cygnes de Tchaïkovski, retrouve les gestes du ballet et revit à travers ses bras, les mouvements de sa tête et de son corps, la danse tant de fois travaillée et tant de fois exécutée. Cette vidéo dépasse les cinq millions de vues en quelques jours et suscite l’émotion. Elle invite à changer de regard sur les personnes atteintes par la maladie d’Alzheimer. 

Marcel Proust raconte dans son œuvre A la recherche du temps perdu que, quand il était enfant, sa tante lui donnait des petites madeleines trempées dans de la tisane. Adulte, il se rend compte que le fait de manger à nouveau une madeleine fait resurgir le contexte de son enfance. Ce surgissement du passé est involontaire ; le souvenir vient à lui sans qu’il l’ait convoqué. 

Surgissement volontaire ou involontaire des souvenirs du passé… notre cerveau nous réserve des surprises et recèle de grands trésors. 

Comment pouvons-nous accompagner ces personnes que la fragilité, la fatigue, la maladie, coupe du contact avec la réalité présente et immédiate ? Comment pouvons-nous les aider à faire resurgir ces périodes pleines de vie, pleines d’émotions et de souvenirs qui restent précieusement enfouies au fond de leur mémoire ? Comment partir à la recherche de ce trésor ? 

L’expérience au quotidien des familles, des soignants, des aidants ; autant que le travail des chercheurs, des médecins, nous aident à progresser dans la qualité de l’accompagnement.  

Ces aventuriers qui cherchent à mettre toujours plus de vie dans la vie, nous invitent à garder un regard « capacitaire » sur les personnes. Qu’est-il encore possible de faire ? Quelles sont les nouvelles choses possibles ? 

N’est-il pas surprenant de se satisfaire que Monsieur JENPEUPLUS prenne seul le taxi pour aller chez le médecin mais ne puisse plus sortir de chez lui pour jouer à la belote avec ses amis ? 

N’est-il pas surprenant que Madame JESUISPLUSPRESENTABLE ne souhaite plus que ces enfants viennent la voir car elle « n’est vraiment pas belle à voir… et mes jambes, on dirait des pieds d’éléphant ! » alors qu’une socio-esthéticienne pourrait l’aider à retrouver l’estime d’elle-même et améliorer la qualité du lien avec ses enfants qui sont très affectés par son refus, mais s’attachent à respecter son choix ? 

Mais il/elle refuse tout ce qu’on leur propose, me répondrez-vous ? 

Je ferai sans doute pareil à leur place… suis-je tentée de penser… 

Le changement est un chemin qui ne se décrète pas, ce n’est pas une décision une fois pour toujours. C’est une suite de décisions, de retours en arrière et de marches en avant. 

Faire resurgir ces plaisirs du passé, visualiser et revivre ces moments de bien-être et ces périodes d’apprentissage permet de faire surgir du « possible » dans un contexte de renoncements. 

Prenons le temps de revivre avec Marcel Proust ces réminiscences qu’il a si bien décrites :

Quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. Et dès que j’eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s’appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu’on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j’avais revu jusque-là) ; et avec la maison, la ville, depuis le matin jusqu’au soir et par tous les temps, la Place où on m’envoyait avant déjeuner, les rues où j’allais faire des courses, les chemins qu’on prenait si le temps était beau. Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé

(Extrait sur la madeleine  – Du côté de chez Swann – A la recherche du temps perdu)

Fermez les yeux et accueillez vos souvenirs !