Je vais mourir !

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Figé, devant la porte d’entrée de son immeuble, Monsieur D. crie en boucle « je vais mourir », « je vais mourir », « je vais mourir »… »je vais mourir »

Les voisins passent, se contentent de regarder et de dire « mais non, tu ne vas pas mourir! ». Mais lui continue : « je vais mourir », « je vais mourir » … toujours figé devant la porte d’entrée.

Et soudain, l’irréparable se produit, ce qu’il tentait de contenir est relâché… « Je vais mourir », « je vais mourir », « je vais mourir » hurle-t-il de plus belle !!!

Il arrive finalement à rentrer chez lui et rentre dans son logement en continuant d’appeler à l’aide « je vais mourir », « je vais mourir », « je vais mourir »…

L’auxiliaire viendra dans la soirée, elle le découvrira épuisé, souillé, agité : « je vais mourir » lui dira t-il en la regardant prendre connaissance de la situation.

L’auxiliaire de vie lui prendra doucement la main et lui dira bonjour. Elle lui demandera ce qu’il a fait aujourd’hui. Ils parleront de la promenade. Elle prendra alors le temps de mettre sa tenue de travail. Avec délicatesse et respect, elle lui proposera de s’occuper de lui. Le lien sera établi, la confiance sera là et le calme reviendra progressivement, enfin l’apaisement…

A cet instant, l’auxiliaire saura que tout peut se jouer : le bénéficiaire pourra accepter l’aide, comme la refuser !

Et plus que nettoyer, changer, l’auxiliaire sera là pour honorer la dignité du bénéficiaire. 

Chaque geste a son importance pour que le bénéficiaire soit reconnu comme sujet d’accompagnement et non comme l’objet de gestes techniques.

Derrière ce cri en boucle « je vais mourir », Monsieur D. nous dit qu’il « meurt de honte ».

La question de la vulnérabilité a été l’objet des recherches de Brene BROWN, travailleuse sociale, chercheuse en sciences humaines et sociales à l’université de Houston et conférencière. Elle a étudié notre capacité à éprouver « de l’empathie, un sentiment d’appartenance, de l’amour ». Dans un exposé donné à TEDxHouston[1], elle partage l’issue de ses recherches. 

« Quand vous travaillez dans le social pendant dix ans vous réalisez que les relations humaines sont la raison de votre présence sur terre : c’est ce qui donne un but et du sens à nos vies. » expose-t-elle. Ses travaux de recherche lui permettent de découvrir que ce qui détruit les relations humaines tourne autour du sentiment de honte, du : « je ne suis pas assez bien ». A partir de milliers d’entretiens, elle démontre que « la vulnérabilité est au cœur de la honte et de la peur et de notre problème d’estime de soi, mais il semble qu’elle soit aussi la source de la joie, de la créativité, du sentiment d’appartenance et d’amour. ». Elle constate qu’anesthésier le sentiment de vulnérabilité a pour conséquences d’anesthésier toutes les émotions car « on ne peut pas choisir les émotions que l’on anesthésie ».

Dans une conférence de 2012, elle prend le soin d’exposer que ses douze années de recherches lui ont démontré que la vulnérabilité n’est pas faiblesse mais la « mesure la plus précise que nous avons du courage »[2]. « La vulnérabilité est le berceau de l’innovation, de la créativité et du changement ». « La honte est hautement corrélée avec la dépendance, la dépression, la violence, l’agression, l’intimidation, le suicide, les désordres de l’alimentation. ».

Ses travaux la conduisent à distinguer les causes de la honte. Chez la femme, la honte est liée à l’injonction de « faire parfaitement et ne jamais montrer de signe de fatigue, (…) une toile d’attentes inaccessibles et conflictuelles, en concurrence au sujet de ce qu’elles sont supposées être » alors que chez l’homme, la honte est liée à l’injonction de « ne surtout pas être perçu comme faible ». « L’empathie est l’antidote de la honte ».

Les mouvements qui traversent la société conduisent à envisager un accompagnement qui serait plus tourné vers l’individu et son développement personnel. Comment faire évoluer la personnalisation de l’accompagnement afin de répondre à ces nouvelles attentes qui touchent aussi l’intime des bénéficiaires ?

[1] BROWN Brene, TEDx Le pouvoir de la vulnérabilité. https://www.ted.com/talks/brene_brown_the_power_of_vulnerability?language=fr#t-19288, Juin 2010

[2] BROWN Brene TEDx  Listening to shame, https://www.ted.com/talks/brene_brown_listening_to_shame#t-292146, Mars 2012